Mathématiques congolaises - In Koli Jean Bofane



En deux mots

Dans Kinshasa abrutie de chaleur et de poussière, l’ambiance est électrique ; la population kinoise ronge son frein à défaut de pain dans l’attente crispée d’élections démocratiques qui lui permettront de sortir enfin la tête de l’eau. Les Congolais, épuisés par les années de disette et d’inflation, assistent impuissants aux malversations et la corruption généralisée de leurs politiciens qui se préoccupent peu du bien-être du peuple qui leur est échu.

Célio Matemona, dit Célio Mathématik, traîne sa misère et son ventre creux dans les quartiers populaires de la ville en attendant des jours meilleurs. Orphelin suite à l’un des nombreux conflits qui ont émaillé le Congo, le jeune homme évolue dans cette jungle urbaine avec pour seules armes un vieux traité de mathématiques du cycle supérieur, legs insolite de son père assassiné, ainsi que la certitude inébranlable d’avoir un rôle à saisir dans cette société en pleine mutation. Car Célio perçoit l’ensemble des éléments qui l’entourent à l’aune des formules arithmétiques complexes apprises dans le livre de son père, sorte de grimoire obscur aux formules magiques incantatoires.


Cette vision originale du monde le fait bientôt repérer par des agents du gouvernement, intéressés par ses capacités à synthétiser la société au moyen de ces aphorismes mathématiques. L’ascension est fulgurante : Célio quitte les taudis qui l’ont vu grandir et goûte rapidement aux plaisirs délicats d’une vie à l’abri du besoin. Mais alors qu’il mesure peu à peu les conséquences terribles sur son entourage du projet au service duquel il a mis son intelligence, le jeune homme réalise que la pérennité de ce nouveau statut social ne pourra être assurée qu’au prix de son intégrité morale.

Et sinon, c'est bien?

In Koli Jean Bofane est un écrivain congolais exilé en Belgique qui vit dans le quartier de Matonge, à deux pas de chez moi. L’excellent libraire de Flagey, Frédéric Ronsse, dont je partage très souvent les coups de cœur, l’avait mis en exergue sur son petit comptoir et m’en avait vanté les mérites avec chaleur. L’envie de promouvoir des écrivains « du quartier » a fini de me convaincre d’acquérir ce livre dont je vous parle aujourd’hui.

In Koli Jean Bofane s’attaque avec énergie à une série de thèmes brûlants de l’actualité congolaise récente tels que la corruption généralisée des partis politiques, le clientélisme et les accointances troubles de la présidence avec les mouvements d’opposition. Mais l’auteur s’illustre ici particulièrement dans la description d’un phénomène qui résonne d’un écho singulier aujourd’hui : la manipulation extrême des canaux de communication – les médias au premier plan – à des fins politiques. L’image et le son ne sont plus le reflet tangible d’une réalité positive ; ils deviennent les outils émotionnels et les leviers affectifs destinés à tromper un peuple crédule et désespéré. Outre ces aspects graves, l’auteur dépeint avec fièvre le foisonnement humain de Kinshasa, ses gargotes parfumées, ses sorciers louches, sa langue musicale et ses truculents « sapeurs ». Il nous emporte ainsi dans les tréfonds d’une cité inquiétante et légère à la fois.

J’ai beaucoup apprécié cette approche énergique et sans affectation de sujets aussi divers que difficiles. On observe avec curiosité cette mosaïque de caractères évoluer dans le labyrinthe social de Kinshasa où se côtoient sans heurts les berlines rutilantes et les sandales de plastique aux semelles usées. Néanmoins, j’ai été déçue par le style de l’auteur, un peu désordonné ; il n’apporte pas selon moi les nuances nécessaires qui font la justesse du propos. Cela crée finalement une impression globale brouillonne, parfois très manichéenne, de la situation décrite.





#Afrique #Contemporain #Société #Découverte

  • Grey Facebook Icon
  • Grey Twitter Icon
  • Grey Google+ Icon