• Grey Facebook Icon
  • Grey Twitter Icon
  • Grey Google+ Icon

Euphoria - Lily King



En deux mots

Mariés depuis peu, les anthropologues Nell Stone et Schuyler Fenwick poursuivent leurs recherches ethnographiques dans les régions reculées des bords du Sepik en Nouvelle Guinée. Alors que le jeune couple quitte une tribu aux mœurs particulièrement sauvages en quête de nouveaux terrains d’étude, ils croisent au cours d’une soirée de Noël un confrère anglais du nom de Bankson, issu d’une légendaire lignée de chercheurs. Poussé par l’isolement géographique auquel le contraignent ses travaux, ainsi que par la fascination qu’exerce immédiatement sur lui la jeune femme, Bankson propose à Nell et Fen de s’installer chez les Tam, un clan situé sur sa propre zone d’investigation.

Les Fenwick acceptent avec enthousiasme et emménagent avec armes et bagages dans la petite case sur pilotis qui leur est dévolue au sein du village Tam. Pourtant, la collaboration fructueuse des débuts entre les deux époux, celle qui les avait si bien soudés, n’est plus au rendez-vous et se transforme peu à peu en une rivalité insidieuse.


Prêt à tout pour récolter les palmes de leur coopération scientifique, Fen dissimule les résultats de ses découvertes à sa compagne, brouille les pistes et enjambe sans ciller les obstacles de plus en plus périlleux pour parvenir à ses fins. Tandis que Bankson rend régulièrement visite à ses nouveaux voisins, excité à la perspective de la mutualisation de leurs méthodes de travail, il finit de déséquilibrer la fragile entente entre les deux époux et le trio se transforme alors en un dangereux maelstrom amoureux.

Sur fond de langueur tropicale et au son des rythmes obsédants des tambours traditionnels, la sueur, le sang et les larmes qui suintent des corps harcelés par les insectes finissent par former une mare boueuse de laquelle aucun des trois scientifiques ne sortira indemne.

Et sinon, c’est bien ?

La lecture d’Euphoria s’inscrivait particulièrement bien à la suite des Arpenteurs du Monde de Daniel Kehlmann qui traitait des aventures de Gauss et von Humboldt, deux savants allemands du siècle des lumières aussi géniaux qu’inadaptés socialement. Ici encore, on retrouve l’émulation intellectuelle suscitée par un projet d’exploration de terres farouches, des personnages inspirés par des acteurs réels des sciences du XVIIIe et du début du XXe siècle ainsi que leurs interactions avec les mondes inconnus qu’ils sont amenés à observer.


Lily King s’attaque ici à un célèbre trio de l’histoire de l’anthropologie et plus spécifiquement à Margaret Mead, qui inspire le personnage de Nell Stone, afin de nous introduire dans les tâtonnements et les incertitudes de cette jeune discipline au début du XXe siècle. Car entre la théorie dispensée à l’université et la pratique sur le terrain, les pièges de la tentation ethnocentrique ne sont jamais loin. Ainsi, le livre interroge la possibilité d’étudier un domaine lié aussi intimement à l’observation de comportements humains à l’aune d’une culture occidentale qui pense avoir posé les jalons d’une norme en matière de civilisation.

A cette première problématique, Lily King ajoute l’analyse des relations complexes qui se nouent et se dénouent entre Nell, Fen et Bankson face aux situations inhabituelles que présente la recherche in situ : entre les espaces d’études « revendiqués » par les différents scientifiques, leur envie légitime et irrépressible de s’inscrire dans l’histoire des prémisses de l’anthropologie et l’exacerbation des tempéraments personnels mis à rude épreuve sous les climats tropicaux, les défis ne manquent pas à nos trois protagonistes. Ceux-ci deviennent alors à leur tour des sujets d’analyse pour l’œil étonné et inquisiteur du lecteur, plongé dans leur suffocante intimité.

J’ai beaucoup aimé ce livre de Lily King parce qu’il parvient à soulever l’ensemble de ces questions à travers les destins croisés de ces personnages et à nous faire partager leurs excitations, leurs déconvenues, leurs peurs, leurs jalousies et leurs jubilations sans jamais poser de jugement. En outre, Euphoria est élaboré de façon délicate et soignée, alternant les visions de Bankson et de Nell par le biais de trois types de narration confluentes ; il se dévore rapidement grâce à une écriture rythmée et fluide dans laquelle la main de l’écrivain disparaît au profit de l’histoire contée.

L'explication des symboles repris ci-dessous se trouvent dans le rubrique Quoiquequi







#Voyage #Société #aventure #anthropologie #histoire #prixlittéraire