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Une ardente patience - Antonio Skármeta



En deux mots

L’île noire. Un front de mer chilien désolé, rude, violent aux concrétions salines baroques, balayé par les vents incessants venus du Pacifique. C’est là que vit Mario Jimenez, jeune homme romantique et candide, à la complexion fragile et aux rhumes chroniques qui l’éloignent de l’avenir de pêcheur auquel il est pourtant génétiquement promis. Désœuvré la plupart du jour, Mario rêve, flâne, furette, fantasme et dégote au détour d’un saut au cinéma en ville un emploi de facteur pour lequel il est immédiatement engagé. Le jeune homme reçoit alors l’étrange mission de délivrer son courrier à un unique et célèbre client, le poète Pablo Neruda dont la jolie maison est accrochée à flanc de falaise.

Armé de sa bicyclette et de sa casquette de fonction, bien décidé d’user de ses futures relations avec le poète pour séduire d’hypothétiques conquêtes, Mario rend visite chaque jour à l’écrivain vieillissant afin de lui transmettre l’importante correspondance dont il est le destinataire. D’abord légèrement indisposé par l’audace de ce facteur singulier, Pablo Neruda succombe peu à peu à son charme ingénu. Et c’est avec une grande tendresse et un amusement de plus en plus consommé, qu’il lui fait découvrir pas à pas la poésie, l’émerveillement face à la beauté du monde qui l’entoure et l’incroyable possibilité offerte par les mots de permettre aux choses d’exister.

Désormais devenu apprenti-aède mais en mal d’inspiration, Mario traîne son petit carnet de vers désespérément vide dans la taverne de pêcheurs tenue par la somptueuse Béatriz. Ensorcelé par la beauté de cette dernière, il rêve d’en faire sa muse… et demeure tragiquement muet face à la profondeur de son décolleté. Mario appelle alors Pablo à la rescousse pour l’aider à séduire la dame de ses pensées…

Mais, un peu plus loin, indifférents aux tribulations sentimentales du jeune homme, à la torpeur paisible de l’Île Noire et à la simplicité de ses habitants, les remous politiques gagnent le Chili … Et la vie des deux amis pourrait bien en être bouleversée à jamais.

Et sinon, c’est bien ?

« Bon » me direz-vous, « mais n’a-t-on pas réuni ici l’intégralité des ingrédients nécessaires à l’élaboration d’un cocktail un peu mièvre et écœurant? » En effet, il peut sembler téméraire de vouloir réunir en une même histoire les mots « facteur », « île », « amour » et « poésie » sans tomber dans les affres du mauvais goût.

C’est sur les conseils de deux collègues dont les avis me sont particulièrement chers que j’ai découvert le film « Il Postino » de Michael Redford. Très émue à l’issue de la projection, j’ai commandé le livre qui en était l’origine afin de prolonger encore un peu cette histoire que je ne voulais pas quitter. C’est ainsi qu’Une ardente patience est arrivé entre mes mains.

Le livre de de Skármeta évite avec un brio consommé les pièges nombreux qu’un récit autour de la découverte de la poésie pourrait aisément générer. Ainsi, c’est une relation simple, dénuée de tous les oripeaux de la mondanité à laquelle Pablo Neruda est habitué, qui s’établit entre le célèbre écrivain et Mario Jimenez. La poésie des mots de l’un s’oppose sans contrainte aux paroles pleines de bon sens de l’autre, créant une dialectique poignante, au lyrisme tempéré par la douce malice avec laquelle Skármeta observe ses protagonistes.


La clé de la réussite de ce roman tient également à la langue employée par l’auteur : celui-ci parvient à rendre ses personnages très attachants grâce au ton amusé et attendri avec lequel il les déploie. On notera à cet égard la personnalité hilarante de la belle-mère de Mario dont les aphorismes sagaces méritent à eux seuls la lecture de ce récit.

D’autre part, grâce à une observation perspicace de l’opposition des univers dans lesquels évoluent les deux hommes, Skármeta réussit le tour de force de rendre aux mots vidés de leur suc à force d’être surexploités, leur signification profonde. L’authenticité et la puissance des sentiments tels que l’amour, l’amitié, l’abandon et la paternité sont redécouverts ici par le lecteur avec toute la force et la beauté qui leur reviennent. Enfin, j’ai beaucoup aimé la façon dont Skármeta use des éléments et des décors comme des acteurs secondaires pour l’histoire qui se déroule sous nos yeux : loin d’être un pâle décor de théâtre, la terre brute, âpre, rêche de l’Île Noire véhicule les sons, les odeurs, les matières minérales ou visqueuses avec la même sincérité que les personnages, leurs passions.


L'explication des symboles ci-dessous se trouve ici !

Psst, va faire un tour à la Libraire Flagey, c'est là que je découvre des lectures extras!






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