Désorientale - Négar Djavadi








En deux mots

Dans la salle d’attente d’une clinique médicale aseptisée, Kimiâ attend patiemment le verdict du médecin au sujet des tests psychologiques qui lui permettront de bénéficier d’une insémination artificielle.

La jeune femme songe avec angoisse à l’imposture qui est la sienne et à l'irréversible tissu de mensonges imaginé afin de duper le personnel médical depuis les longs mois que durent la procédure. Alors que les minutes s’écoulent avec lenteur, Kimiâ se plonge dans son passé, au creux de la vie tumultueuse qui l’a menée sur la chaise en plastique inconfortable de cet hôpital français.

L’Iran. Sa terre natale.

L’épopée de sa famille remonte aux temps anciens des harems ; issue d’une prestigieuse lignée d’ancêtres aux yeux bleus, Kimiâ nous emmène pas à pas sur les traces d’une enfance colorée et vibrante faite d’oncles excentriques et protecteurs, d’appartements ouverts aux voisins, aux hôtes de passage et aux intellectuels politisés ; elle nous convie aux festins familiaux et nous invite à écouter les récits merveilleux des exploits de son clan, contés par ses ainés.

Pourtant, à l'ombre de ces jours heureux se dissimulent les germes des douleurs à venir… Car Kimiä est le fruit complexe de l'union de deux rebelles; sa jeunesse est traversée par les affres des bouleversements politiques qui secouent l’Iran, des fastes écœurants de la cour du shah aux premières années du régime religieux des mollahs. Ses parents, menacés par ces dictatures successives, refusent toute concession au projet démocratique dont ils ont fait leur credo. La fuite hors d’Iran est dès lors inéluctable et avec elle, l’exil et les jours sombres en Europe.


Mais Kimiâ refuse de vivre aliénée au souvenir d’un pays qui n’est plus le sien. Elle découvre la musique et le monde de la nuit ; cette contre-culture bien éloignée de son héritage familial, elle l’oppose comme un camouflet à ses racines, dans une tentative désespérée de mener à bien la terrible quête d’identité qui est la sienne.

Et sinon, c’est bien ?

Négar Djavadi - premier roman dans un long parcours

Désorientale a été récompensé par divers prix dont le Prix Première 2017 – distinction qui a attiré mon œil lors de mes escapades régulières à la Librairie de Flagey. S’il s’agit là du premier roman de Négar Djavadi, l’écrivain âgée de 49 ans, n’en est pas à son coup d’essai en matière de fiction ; c’est en tant que réalisatrice et scénariste que le public découvre cette Iranienne de souche qui a grandi à Paris et étudié à l’INSAS à Bruxelles.


Plénitude

La plume de Négar Djavadi est pleine d’une maturité, d’une adresse et d’une virtuosité dont on se délecte à chaque page. Bien loin des défauts par lesquels pèchent parfois les jeunes auteurs, on sent ici une assurance et une véritable profondeur dans l’histoire qui nous est contée. Chaque description, chaque pensée est le fruit mûr d’une introspection réfléchie. Ces réflexions intimes nous sont livrées debout, sans trembler, par une femme qui sait pertinemment qui elle est et ce qu’elle souhaite en révéler. Adepte des courants d’air et autres aphorismes frivoles, s’abstenir …

Un scénario rondement mené

D’autre part, N. Djavadi met à profit ses connaissances en matière de scénario pour nous offrir une histoire remarquablement construite faite d’aller-retours entre Téhéran, Paris, Bruxelles et Amsterdam avec un savoir-faire qu’apprécieront les lecteurs sensibles aux histoires à tiroir rendues avec clarté et efficacité. Le suspense distillé au fil des pages quant à l’identité de l’héroïne tient ses promesses et l’on appréhende peu à peu la personnalité kaléidoscopique de Kâmia.


Vous avez dit notes de bas de page?

Enfin, la langue est riche, chatoyante, pleine d’humour et d’intelligence. Les notes de bas de page – issues de Wikipédia et librement commentées par l’auteure – valent à elles seules de parcourir le livre. Elles rendent les informations parfois fastidieuses sur l’histoire politique de son pays natal drôles et piquantes.

Quant aux descriptions de l’Iran – nation pour lequel j’éprouve une véritable tendresse – j’y ai retrouvé la chaleur et l’hospitalité de ses habitants, leur personnalité dramatique mais pleine d’autodérision, l’odeur légèrement écoeurante des plats épicés au safran et l’immensité suffocante de Téhéran. Il m’a néanmoins rappelé que malgré le tourisme qui se développe peu à peu dans ce pays, ce dernier demeure une dictature religieuse féroce dans laquelle les opinions libérées par les stylos sont réduites au silence de gré ou de force.

Je vous conseille donc de vous procurer sans délai ce roman auquel j’attribue un Odilon Moon enamouré d’appréciation, récompense suprême d’Allilalu en matière littéraire.

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