Dans la forêt - Jean Hegland








En deux mots

Un jour, il n’y eut plus d’électricité. Plus d’électricité du tout. Alors, les magasins se sont vidés, les voitures ont cessé de rouler, les citadins se sont claquemurés dans leurs habitations, les villes se sont arrêtées.

Nell et Eva vivent avec leur père dans la maison familiale à l’orée de la forêt. La première, chercheuse frénétique et lectrice passionnée, prépare les examens d’entrée en médecine à Harvard ; la seconde est férue de danse classique. Dans le studio construit par son père, elle répète inlassablement les exercices exigeants qui lui permettront de pousser les portes de la prestigieuse école de ballet de San Francisco.


Les deux sœurs ont été élevées par des parents atypiques qui les ont tenues éloignées de l’école et ont choisi d’encourager leur curiosité naturelle dans les domaines les plus divers. Unique compagne de jeux l’une de l’autre, Nell et Eva entretiennent une relation très proche mais qui se distancie peu à peu avec l’âge, l’affirmation de leur personnalité distincte et la divergence de leurs intérêts. Alors, lorsque un jour la musique du lecteur de disques se coupe et que l’ordinateur s’éteint définitivement, elles réalisent avec effroi que leurs passions respectives dépendent de ce monde méconnu dont elles vivent retirées.

Leur premier réflexe consiste à attendre patiemment le retour à la normale de cette situation critique… Toutefois, la colère et les frustrations liées aux difficultés inhérentes à la vie en autarcie les gagnent peu à peu. Elles n’ont plus le choix : s’adapter ou mourir. Chaque objet anodin de leur quotidien est réévalué et prend une importance nouvelle au regard de la limite définie de leurs réserves.


Mais si Nell et Eva sont forcées d’accepter le changement radical de leur existence, les impératifs de la survie et la nécessité de sortir de la bulle de leurs passions singulières pour rester debout, le monde extérieur ne s’en rappelle pas moins à elles de manière brutale.

Peut-être que leur salut se trouve à portée de main, et qu’il suffit d’avoir le courage de franchir les interdits immémoriaux fixés par leurs parents pour trouver une sérénité nouvelle…

Et sinon, c’est bien ?

Dans la jungle inégale des romans dystopiques qui foisonnent actuellement, le livre de Jean Hegland mérite certainement une place de choix pour une série de raisons que je me propose de vous exposer.


La cigale et la fourmi

Rédigé à la façon d’un journal intime, le lecteur est placé au plus près des pensées de Nell qui orchestre avec brio la tension progressive qui envahit la vie des deux sœurs. On ne lâche pas d’une semelle cette adolescente à l’éducation anticonformiste, pur produit intellectuel de son époque, accroc inconsciente et étourdie de l’information prodiguée par internet.

De nature anxieuse et perfectionniste, Nell conçoit le monde d’une façon pratique et organisée à l’opposé de sa sœur qui vit au jour le jour. Dès lors, se pose rapidement le problème de l’utilisation des ressources. Si la première est partisane d’une gestion raisonnée de celles-ci, la seconde préfère les consommer tant qu’il en est encore temps. Ce dilemme est merveilleusement illustré par l’exemple d’un unique bidon d’essence : Eva souhaite mettre en route le générateur afin de pouvoir danser à nouveau ; Nell de son côté exige que le précieux liquide soit conservé pour un besoin urgent.


Qui es-tu?

A cette première question des ressources – et de l’attitude que chacun adopte face à ce que nous offre la vie - , Jean Hegland en ajoute une seconde qui ne peut manquer d’interpeller chacun d’entre nous : celle du sens même que nous choisissons de donner à nos existences, ce que l’on considère comme indispensable ou accessoire pour nous construire, la part vitale des passions qui nous sous-tendent et nous caractérisent. Vivre sans musique, sans livres, sans films, sans art, sans sport et se consacrer uniquement à la survie de son corps... Qui le pourrait ?

La puissance de la fratrie

Outre ces deux débats qui nous obligent à reconsidérer notre propre monde dont les ressources montrent chaque jour leurs limites, Jean Hegland fouille avec une terrible perspicacité les liens de sang au sein de cette cellule qui évolue en vase clos. Le feu de l’amour familial qui s’éteint peu à peu est soudain exacerbé par le basculement de la civilisation et la nécessité que Nell et Eva ont l’une de l’autre. Ceux qui parmi vous ont la chance d’avoir frères et sœurs ne manqueront pas de projeter sur leur vie personnelle les déchirements et la puissance indicible du lien qui les unit à leur propre fratrie.

Un dernier mot

Dans la forêt constitue donc un livre intense et brûlant, un cri sourd qui résonne dans les entrailles de chacun et le force à se positionner franchement aux sujets d’interrogations qui semblent aujourd’hui de moins en moins inconcevables.

#Dystopie #Société

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