Un monde à portée de main - Maylis de Kerengal






* L'explication des symboles de lecture se trouve dans ici

En deux mots

Il existe à Bruxelles, dans le quartier populaire de Saint Gilles, un sanctuaire secret et hors du temps voué à la transmission d’un savoir-faire unique au monde : celui du peintre décorateur, magicien du trompe-l’œil, faussaire assumé des marbres et des bois précieux.

Paula débarque de Paris. Un peu gâtée, un peu paumée, elle pousse les portes de cette école sévère et renommée qui exige de ses étudiants un don absolu de soi lors de leur formation. Paula apprend les noms des pierres et des bois ainsi que celui des couleurs qui permettent de les imiter. La matière grenue des pigments et la façon de les transformer en poudres colorées, la gamme infinie des pinceaux qui les appliqueront sur le support, les recettes compliquées et secrètes des huiles et des vernis. Autant de mondes cachés qui la fascinent, la débordent puis la submergent. Et peu à peu, Paula boit la tasse… elle est épuisée, prête à jeter l’éponge et à revenir dans le confortable cocon parental de Paris.

C’est Jonas, son colocataire taciturne et taiseux, étudiant surdoué de sa promotion qui lui tend une main salvatrice. Il invente pour elle les histoires de ces matières énigmatiques qui ont vu défiler les ères géologiques successives. Ainsi chargés d’une nouvelle dimension imaginative, le minéral et le végétal se mettent à battre ensemble d’une pulsion vivante et ésotérique. D’inertes et inanimés, ils deviennent les hérauts de ces mondes disparus dont la jeune femme cherche les clés.


Jonas et Paula s’adjoignent une troisième comparse, Kate, écossaise massive et délurée, tatouée jusqu’aux yeux. Ensemble, ces jeunes mousquetaires de l’illusion travaillent au coude à coude, se stimulent et s’encouragent, s’aident mutuellement à terminer les panneaux dans les moments de rush jusqu’à l’obtention du précieux sésame qui signera la fin de leur parcours et leur séparation brutale.

Une seconde vie commence alors pour chacun d’eux – aussi secrète que la première fut fusionnelle. C’est le début de l’inlassable course au client, la recherche du projet fou et mégalomane mais surtout la réalité du terrain, l’incompréhension d’un monde face à un artisanat désuet, la concurrence impitoyable, la précarité des chantiers itinérants. Une longue errance attend Paula. Celle-ci la mènera des studios de cinéma moribonds de Cinecitta en Italie à l’élaboration de la réplique de la grotte de Lascaux en France.

Et sinon c’est bien ?

Curiosité

J’ai découvert Maylis de Kerangal avec Réparer les vivants qui m’avait laissé une impression contrastée : on ne peut qu’être immédiatement fasciné par un style aussi puissant et précis… mais je m’étais également sentie angoissée par l’extrême précision des descriptions qui laissaient le lecteur dans l’impossibilité de sortir du cadre élaboré par l’auteur. Je me suis donc plongée dans ce nouveau roman avec beaucoup de curiosité – curiosité d’autant plus vive qu’il a été un temps question pour moi d’intégrer l’école Van der Kelen dont il est question dans ce livre.

Deux réalités d’un même savoir

Un monde à portée de main s’articule en deux parties : la première se déroule dans l’atmosphère confinée, irréelle, exigeante mais protégée de l’atelier. Les élèves bénéficient du temps béni de l’étude, celui de la recherche de la perfection dans le travail, de la teinte exacte d’un coloris. Ces moments bénis d’une formation pratique dont ceux qui ont pu en faire l’expérience savent qu’il ne reviendra plus.

En effet, la réalité du travail sur le terrain exige au contraire la rentabilité, la rapidité d’exécution, le savoir-faire immédiat, sans possibilité de s’interroger trop longuement sur la manière de parvenir à un résultat donné. Et c’est à ce déchirement que Maïlys de Kerengal choisit de consacrer la seconde partie de son ouvrage. La violence de ce monde du travail, les clients qui n’y connaissent rien et prétendent tout savoir, l’importance du réseau et de la ténacité sont en effet toutes des réalités nouvelles auxquelles ces jeunes professionnels n’ont pas été préparés.


Paula, révèle-toi

Paula est un personnage qui ne s’appréhende pas facilement. Légère et volage dans ses choix de formation avant de pousser les portes de l’Institut, elle reçoit l’enseignement qui y est dispensé à la manière d’une foi janséniste : elle s’engage dans le chemin difficile qui s’ouvre à elle et ne jette désormais plus un regard en arrière. Pourtant, ce n’est pas ce que l’on pourrait nommer une vocation. Paula n’est pas particulièrement douée, ne cherche pas la compagnie des autres étudiants de l’école, son corps souffre, son esprit aussi, l’évidence de la destinée qu’elle s’est choisie est loin d’être au rendez-vous...

J’ai beaucoup aimé les nuances avec lesquelles était construit ce personnage et la distance créée entre Paula et le lecteur qui empêche ce dernier d’adhérer immédiatement à sa personnalité. Paula se découvre au fil des pages, elle ne se donne pas au premier chapitre. Et ceci la rend terriblement attachante au fur et à mesure que se développe le récit.


Question de style

L’auteur propose un récit dont le rythme ne cesse de varier : elle dilate le temps de l’apprentissage et offre un répertoire fascinant de noms de couleurs qui s’imprime dans l’esprit comme des formules magiques oubliées. On rêve à ces matières qui prennent peu à peu vie grâce à l’incroyable talent de description qui est le sien. Et c’est un plaisir de reconquérir ce pouvoir d’imagination là où, dans son précédent ouvrage – Réparer les vivants – le pouvoir d’invention était extrêmement cadenassé.

Mais ce style puissant est à double tranchant et je suis sortie de ma lecture légèrement écoeurée par une série de tics d’écriture et de techniques utilisées peut-être de façon trop répétés – le traitement des dialogues sans rupture typographique, la juxtaposition des registres littéraire et familier, une manie descriptive qui finit peu à peu par plomber l’ensemble. La magie du début cède la place, dans la seconde partie à une saturation des effets qui subjuguaient initialement le lecteur.

Maïlys de Kerengal appartient à cette génération d’auteurs contemporains qui attisent les débats littéraires grâce à une personnalité d’écriture très forte et reconnaissable. Elle ne peut vous laisser indifférent et il est urgent de vous frotter à elle si vous n’en avez encore eu l’occasion.

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