📚 Allilalu // Les Furtifs - Alain Damasio




En deux mots


Nous sommes en 2041. Nos villes ont été rachetées par les grandes compagnies commerciales telles que Orange, LVMH ou Nestlé. Chaque citoyen y paye le statut - standard, premium ou privilège - que lui permet son porte-monnaie. Rues, parcs, places, immeubles ont été privatisés et leur accès dépend du type d’abonnement auquel l‘habitant a souscrit. L’existence se déroule dans des technococons sur-mesure dans lesquel toute forme d'interactions avec l’Autre a été atténuée, lissée, supprimée au profit d’une sérénité totale, débarrassée des interférences indésirables du quotidien. Cette enveloppe protectrice faite de contenu ciblé et de réalité augmentée est tissée à partir des données personnelles générées par l’usage des technologies de pointe. Nous sommes parvenus à cette aspiration commune d’une sécurité sans trêve ni faille. Mais le prix à payer de ce confort moderne est lourd : la liberté de disparaître n’existe plus. Chaque trace auditive, visuelle ou mobile est enregistrée, scannée et régurgitée afin d’amplifier et de nourrir une consommation omniprésente.



Lorca et Sahar vivent à Orange. Leur couple n’a pas survécu à la disparation mystérieuse de leur fille Tishka dont le destin tragique ne fait aucun doute. Pourtant, Lorca refuse l’évidence ; il est persuadé que Tishka a rejoint une communauté secrète, inconnue du grand public, protéiforme et qui échappe aux radars des technologies contemporaines : les Furtifs. Pour retrouver sa fille, il s’engage dans l’unité d’élite de l’armée chargée de chasser ces étranges créatures afin de mieux les étudier. Mais les Furtifs existent-ils réellement ? Sous prétexte d’appréhender une forme de vie encore inconnue, l’armée ne cherche-t-elle pas à développer ses nouveaux outils de surveillance et d’écraser les derniers bastions de résistance qui échappent encore à son œil intrusif ?




Et sinon, c'est bien?


Thinkerview


J’ai découvert le nouveau livre d’Alain Damasio suite à l’écoute d’un podcast de Thinkerview auquel l’auteur était invité en avril 2019. Il y aborde durant deux heures les thèmes à la base de son roman : une société de traces dans laquelle les données produites par les utilisateurs du net viennent nourrir le capitalisme contemporain d’un flux continu et délétère. Il nous parle aussi du repli sur soi, de l’aspiration à la sécurité au détriment de la liberté, de la fabrication de la pensée unique ou encore du divertissement continu et du désinvestissement politique et social qui l’accompagne. J’avais été vivement frappée par la verve du personnage et sa pensée originale sur des sujets qui m’interrogent depuis longtemps. Je me suis donc procurée très rapidement son dernier-né littéraire.


Boum.


Le livre de Damasio n’est pas grandiose : il est vertigineux, c’est une claque de qualité privilège dans la face. L’auteur fait siennes les notes qu’il a compulsées sur notre société depuis 10 ans et nous livre un roman abouti qui n’a à rougir d’aucune faiblesse tant en matière de narration que de philosophie sociale. Les récits dystopiques contemporains montrent souvent un déséquilibre entre l’une ou de l’autre de ces disciplines ce qui crée toujours chez moi un sentiment plus ou moins fort de frustration et d’inaboutissement. Avec les Furtifs, Damasio nous embarque immédiatement aux côtés de Lorca et Sahar en un aller-simple immédiat. C’est un roman qui se lit sous apnée accompagné d’une tension jubilatoire qui explose petit à petit jusqu’à faire frémir votre quotidien de ses ondes perturbatrices. Damasio est donc un conteur magistral qui manie avec brio l’art du récit : ses personnages sont solides, saisissants dans leur complexité et leur originalité propre. L’action haletante alterne avec des réflexions de fond sur un sujet qu’on sent maitrisé, assimilé, trituré jusqu’à en extraire les possibilités les plus folles.



Des Légos et des signes


Parmi les nombreuses réussites accomplies par Damasio dans Les Furtifs, il existe deux aspects particulièrement extraordinaires. Le premier réside dans la façon dont l’auteur distille les éléments nécessaires à la compréhension de l’intrigue et de son néo-monde avec parcimonie mais ingéniosité. Les technologies inventées et les ficelles du fonctionnement de la société s’offrent à voir petit à petit et l’imagination construit progressivement les traits de la folle Babel de Damasio. Le lecteur parvient ainsi à en développer une vision à la fois micro et macroscopique de cet univers jusqu’à ce qu'il devienne tangible. L’autre réussite indiscutable se loge le travail original mené sur la langue : Damasio crée non pas une mais plusieurs novlangues. Chaque protagoniste s’exprime avec le bagage historique, culturel et politique qui est le sien et nous emmène dans son monde intérieur dans un jeu de ping-pong linguistique hallucinant. C’est un roman sonore et tactile qui fait la part belle à ces deux sens pour lesquels le français manque cruellement de vocabulaire. Il comble par le son des mots les lacunes de notre dictionnaire.


Enfin l’auteur ose l’art délicat de la typographie libre. Je ne suis généralement pas très friande d’excentricités en la matière. A mon sens, elles mènent davantage à un maniérisme irritant qui extrait le lecteur de l’histoire plutôt que de constituer une véritable plus-value narrative. Avec Les Furtifs, nous avons ici un roman qui fera date pour l’intelligence et l’originalité de l’usage de nos signes.



Alors, on le lit?


Les Furtifs constituent un roman majeur de ce XXIe siècle tant ce qu’il a offrir fait mouche, dépasse ce qui a jamais été osé dans le domaine de la dystopie jusqu’à présent. Il donne du sens aux enjeux contemporains et nous pousse à nous interroger sur la manière condescendante avec laquelle on accepte l’intégration progressive des nouvelles technologies dans l’intimité de notre quotidien sans jamais leur fixer de limite morale. Je vous conseille donc de le mettre tout en haut de vos priorités littéraires des prochaines semaines.

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