Lettre à Emma



Chère Emma,


J’ai acheté ton livre après avoir lu ton interview dans la revue Papiers de France Culture. Le monde des putes, je n’en ai qu’une idée très vague, faite principalement de ces nanas sous néons dans le quartier de la Gare du Nord à Bruxelles ou celles, dont on a toutes pitié, qui traînent sur le trottoir de la très chic Avenue Louise, une fois la nuit tombée.

Pitié parce que, nous, on a déjà si froid avec cette doudoune plume d’oie, alors tu penses, à oilpé dans des filets à saucisson type bas résille, atroce, atroce.... Et puis se faire sauter entre deux pare-chocs par le premier beauf venu au porte-monnaie apte au coït ne relève pas a fortiori d’un fantasme partagé.

En même temps, comme toi, j’ai toujours eu un regard en biais… Ca ressemble à quoi, une pute ? Ca bouge comment ? Et comment c’est devenu pute ? Et sont-elles heureuses ?


Alors, bien sûr, lorsque j’ai découvert que tu t’étais immergée de ton plein gré dans les eaux troubles de la prostitution durant 2 ans pour en tirer un livre, le diable voyeur et sournois tapi en moi est sorti de sa boite en grande tenue. S’acheter une expérience de pute pour 21 € et sans les inconvénients imaginables, voilà de quoi occuper à peu de frais mes prochaines soirées de confinement. Je t’ai lue d’une traite et puis j’ai senti une envie irrépressible de t’écrire pour te dire une série de choses :



1. Avant de commander ton bouquin – donc en découvrant l’article – je me suis dit : « cette nana est complètement tarée, je dois lire ce truc de façon urgente. En plus, je vais enfin savoir ce qu’est une pute. »

2. Quand j’ai commencé ton livre, j’ai un peu déchanté : « Aïe. Aïe. Alerte narcissisme parisien ». Je ne comprenais pas où tu voulais en venir et le lien qui unissait ton expérience passée à ton projet de prostitution : comment tu passais de ta vie normale à pute ? et pourquoi ? C’était pas clair. Je crois que c’était pas très évident pour toi non plus au fond.

Bon, je ne me suis pas découragée, j’ai continué à te lire, malgré nos débuts difficiles.

3. La scène de l’expérience à trois avec l’escort girl, a commencé à nous réconcilier. J’ai hurlé de rire. Vraiment.

Et en fait, j’ai ri et ri et ri encore tout au long du livre. Je culpabilisais un peu au début mais après ça allait beaucoup mieux.

J’ai vraiment été heureuse d’avoir assumé ces fous-rires lorsque j’ai lu le commentaire de ton amie qui disait que ce livre était triste. Il ne l’était pas, au contraire, il explose de vie et brise les idées reçues sur les putes en remettant de la nuance dans le débat.

« Ce serait trop complexe de rendre la parole aux putes et de les voir telles qu’elles sont réellement, pas différentes des autres femmes. Il n’est pas besoin, pour se prostituer d’être acculée par la misère ou complètement cinglée, ou sexuellement hystérique ou affectivement démunie. »

4. Nous avons poursuivi notre route et j’ai adoré les portraits que tu as fait de tes comparses. Leurs corps superbes, le jardin où elles trainent leur oisiveté, la fragile paroi qui sépare leur travail de leur intimité, leur exaspération face à certains amoureux transis, leur tendresse aussi.




5. Parfois, je t’ai trouvée dure avec tes clients. (mais j’ai ri.)

Par exemple, il y a cette pauvre créature qui m’évoque Ignatius Reilly. Venu apprendre le cunnilingus, il semble fossilisé dans une incompréhension irrémédiable du plaisir. Tu en dis :

«L’abysse que représentait ton ignorance, ton manque de sensualité, ton inappétence, me faisait peur. Même affligé d’une inexpérience noire, personne n’aurait eu l’idée de faire ce que tu faisais là. De quel cratère, de quelle planète peuplée de gastéropodes pouvais-tu venir pour qu’une chatte t’inspire ces manipulations dignes d’un manuel conjugal du XIXe siècle ? »

6. J’ai eu peur pour toi. Je me suis dit qu’à ta place, je me serais pissé dessus. Le moment où tu perds le contrôle de la situation et que tu ne parviens plus à prévoir les actes d’un client particulièrement trash m’a mis en contact avec une violence invisible que je devine quotidienne.

7. J’ai adoré tes analyses au vitriol de la pornographie et du bordel comme soupape d’une société névrosée de sexe. Les maisons closes, antres salvateurs pour les époux aux désirs inavouables. La façon dont tu décryptes que ce sont les putes qui protègent la société des malades et des pervers, garde-fous jamais remerciés, protégés ou reconnus. Je t’ai suivie dans ta relation à ton propre corps devenu marchandise, la difficulté de préserver ton désir, une vie de couple, la surprise sans cesse renouvelée pour toi de l’excitation que tes formes provoquent chez les hommes. La possibilité de choisir de devenir une pute et non de le subir. L’amour qu’il faut pour l’être.

8. J’ai été surprise par le plaisir que tu as pu retiré de cette expérience, la nostalgie qui s’y attache ; deux choses déconcertantes pour une lectrice habituée à considérer la pute au plus bas de l’échelle sociale. Et la façon dont, à l’issue de ce livre, j’ai pris conscience de la perversité du système. Mépriser celle qui satisfait le désir d’un autre, quelle hypocrisie !


9. J’ai admiré ta sincérité lorsque tu parles du dilemme que constitue la publication de ce livre par rapport à ta vie de famille, la peur du regard de tes parents et la force tranquille qui t’a menée à aller jusqu’au bout.

10. Ta plume acérée comme une lame de rasoir : une efficacité troublante et une rapidité de frappe qui décontenancent. Une intelligence analytique qui ne juge rien mais observe, rassemble, déduit et propose. Cette Emma possède un vif d’or dans le cerveau, me suis-je dit.

11. Ton sang-froid, ta liberté, ton second degré, ta lucidité, ton arrogance, ta désinvolture. Mais surtout ta liberté.


Emma, merci, pour ce livre incroyable, pour les dangers que tu as pris pour nous ramener ce témoignage littéraire. Et que ceux qui t'accusent de cynisme, de facilité (!) de nymphomanie, de cache-misère aillent pourrir dans le compost de leurs idées éculées.


Je continuerai à te suivre.



NB : Emma s’est prostituée pendant 2 ans dans une maison close à Berlin. L’Allemagne considère les prostituées comme des travailleuses lambda. Elles paient des impôts, bénéficient de droits sociaux et sont protégées par la loi. En Belgique et en France, la situation est nettement plus trouble.

Plus d’infos ici : https://www.laicite.be/magazine-article/le-commerce-du-sexe-a-travers-la-loi-belge/



J'ai beaucoup aimé

Demande un peu de concentration

Aventure / Exploration

Société

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