Allilavu 👀 // La dictature molle




J'ai découvert Alexis de Tocqueville l'année passée et j'avais été vivement frappée par ce passage sur la "Dictature molle". Ecrit au 19e siècle, le livre dont est tiré cet extrait résonne de façon saisissante avec l'évolution actuelle de notre société de consommation mondialisée. Elle façonne une pensée unique et binaire, annihile la nuance et la complexité. Nous nous mettons à exprimer nos droits démocratiques à coup de badges facebook, de hashtags sucrés et de pétitions en ligne tout en nous faisant une petite tartinade avocat-saumon pour quatre heure. Satisfaits d'avoir agi à notre échelle, nous revenons ensuite à notre grande affaire : le divertissement permanent. Nous regardons alors les mêmes films sur les mêmes plateformes, écoutons des playlists générées en fonction de nos goûts par des logarithmes qui nous connaissent mieux que nous mêmes, mangeons les mêmes cuisines d'ailleurs réduites à leurs bases les plus simples. Nous avons les mêmes rêves. Nous pensons les mêmes choses. Nous n'avons plus le temps de chercher, de lire, de fouiner. On fait confiance aux médias qui nous font des listes : les 10 meilleurs livres de l'année, les 20 découvertes scientifiques les plus incroyables, les 5 personnes les plus inspirantes, le top 7 des destinations insolites. Nous sommes privés de temps mais avides de plaisirs identiques. Et l'énergie que cela nous demande pour en sortir est si difficile à trouver... Car s'éloigner de cela ce n'est pas juste renoncer à son confort, accepter de perdre du temps. S'éloigner de cela, c'est s'éloigner des autres. C'est le génie de la dictature molle.




Alexis de Tocqueville, extrait "De la démocratie en Amérique" :

"Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie. Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sut leur sort. il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre [...] Que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ?"

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